Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog



Avec la permission d'Etincelles, nous reproduisons ici un article de Georges Gastaud à propos du débat sur Staline que la revue théorique du PRCF a ouvert à ce sujet.

A la suite de l'article nous reproduisons la réaction de R. Ferrer.

    Terminé le 1er mai 2010, publié dans ÉtincelleS, revue théorique du PRCF,  n°18 

Le Collectif national du PRCF ayant ouvert une discussion sur le bilan politique de la période stalinienne, j’interviens à titre personnel : les idées exposées ici ne font donc pas loi pour le Pôle (je n’écris pas, à ce stade, comme secrétaire national), mais en contrepartie je requiers la même liberté… et le même esprit de responsabilité pour exprimer mes vues que tout autre militant.

 Je commence par dire que ce débat n’est pas purement historique et théorique. Naturellement, nous ne devons rien dire qui contrevienne à une juste analyse de cette période car, comme le disait Gramsci, « la vérité est révolutionnaire ». Mais le positionnement idéologique d’une organisation communiste sur un sujet politique aussi « chaud » doit aussi tenir compte de paramètres proprement politiques et stratégiques, pour autant, répétons-le, qu’ils ne contredisent pas l’exigence de vérité : unir l’organisation, rassembler autour d’elle les vrais communistes, aider au regroupement des syndicalistes de combat, construire le Front dé résistance antifasciste, patriotique et progressiste, aider à notre échelle au regroupement du Mouvement communiste international ; et tout cela dans une conjoncture très dangereuse où, face à l’UE impérialiste, à la sarko-fascisation et à l’illégitimité de plus en plus manifeste du régime UMP, face au FN en embuscade et à la criminalisation européenne du communisme, face aussi à l’effort de la fausse gauche, des faux communistes et de la pseudo-« extrême gauche » pour éradiquer la renaissance communiste, la classe ouvrière industrielle, le mouvement ouvrier de classe et la nation républicaine jouent littéralement leur peau.

 Avant d’aller plus loin, je me permets immodestement de conseiller aux lecteurs d’EtincelleS mon essai Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution, qui figure dans mon livre Mondialisation capitaliste et projet communiste, paru en 1997 au Temps des cerises, et dont certains points sont repris dans l’Essai sur la renaissance communiste édité en 2003 .

 Certaines thèses défendues dans le présent article, si peu « centriste » qu’on peut prévoir qu’il agacera des deux côtés, indisposeront ceux qui espèrent de moi une condamnation sans nuance de Staline : j’ai toujours combattu en effet « l’anti-stalinisme de confort », qui ouvre depuis 1925 une voie royale aux anticommunistes de tous poils et qui sert même aujourd’hui d’ « entrée en matière » à l’anti-jacobinisme et à l’anti-patriotisme les plus débridés. Avec mes camarades du Pas-de-Calais, je suis fier d’avoir pris l’initiative de lancer, au début des années 90, le Comité Honecker de Solidarité Internationaliste. Cette organisation ouverte à tout antifasciste conséquent s’honore en effet d’avoir secouru les communistes des pays de l’Est qui refusaient de se renier à l’heure où tous les renégats criminalisaient Honecker et les milliers de citoyens est-allemands jugés « proches de l’Etat » socialiste (« staatsnah »). Mais à l’inverse, je n’ai jamais considéré que manifester sa solidarité de classe avec un camarade, un pays, un parti, un Etat harcelés par la réaction, obligeait nécessairement à s’aligner sur ses positions en validant a posteriori tous ses positionnements politiques, quels qu’ils aient pu être : solidarité de classe ne signifie pas alignement. Certes, comme le disait Elsa Triolet, « Les barricades n’ont que deux côtés »: cela signifie que, du moment qu’ils combattent ensemble l’antisoviétisme et l’anti-stalinisme de parade, du moment qu’ils sont clairement du même côté de la barricade idéologique, du moment qu’ils respectent les formes de la fraternité communiste, des camarades de combat peuvent parfaitement diverger sans problème sur telle ou telle question théorique ou historique : le centralisme démocratique, ce n’est pas la Grande Muette ! A l’inverse, le fait de diverger sur tel point historique, y compris sur Staline, n’autorise pas à se diviser politiquement, à franchir la barricade, à combattre sa propre organisation, car cette attitude est l’essence même de l’irresponsabilité politique et elle mène tout droit à l’implosion, voire à la trahison.

 I-   Quelques aspects méthodologiques du débat. A propos de l’héritage communiste.

 Dans deux numéros de la revue Etincelles, l’un daté de juillet 2001 et actant les débats du Colloque de Malakoff sur le 80ème anniversaire du Congrès de Tours, l’autre intitulé Sur l’héritage communiste et daté de décembre 2000, je soulevai la question : qu’est-ce qu’hériter en communistes de l’héritage communiste ?. Si effarant que ce soit quand on sait l’importance centrale que revêt le concept d’héritage dans L’Idéologie allemande, le texte fondateur du matérialisme historique, l’approche marxiste du concept d’héritage n’a guère retenu l’attention des disciples de Marx, si ce n’est celle de Lénine, notamment à l’époque où celui-ci jetait les bases théoriques de la « révolution culturelle » en URSS, aux antipodes du primitivisme anti-intellectuel qui inspirera le maoïsme des années 60/70. Pourtant, les classiques du marxisme nous offrent deux exemples majeurs de ce que Lénine appelle « l’assimilation critique de l’héritage ». D’abord, l’exemple de Marx commentant la défaite de la Commune de Paris, ensuite celui de Lénine commentant l’échec de la Révolution spartakiste après l’écrasement de l’insurrection dirigée par Liebknecht et Luxemburg. Dans les deux cas, Marx et Lénine commencent par choisir leur camp : de même que nous prenons clairement le parti d’Octobre 1917 et du régime socialiste quand nous évoquons l’URSS, y compris sous Staline, de même Marx fait-il clairement l’éloge des Communards « montés à l’assaut du Ciel » ; fustigeant Adolphe Thiers et le camp versaillais, Marx organisa la solidarité morale et matérielle avec les héroïques vaincus parisiens. Quand à Lénine, il célèbrera les mérites de Rosa-la-Rouge, assassinée sur ordre des dirigeants du SPD. En guise d’éloge funèbre il déclare avec lucidité ET admiration :

« Rosa Luxemburg est un aigle, et s’il arrive aux aigles de descendre aussi bas que les poules, jamais les poules ne voleront aussi haut que les aigles ».

Ayant choisi leur camp dans la lutte des classes entre Communards et Versaillais, entre Spartakistes et contre-révolutionnaires aux ordres de Noske, ni Marx ni Lénine n’épargnent pourtant leurs critiques argumentées aux dirigeants communards et spartakistes, comme d’ailleurs Rosa n’avait pas épargné ses critiques à Lénine tout en l’aidant à fonder la IIIème Internationale. Du moment que ces critiques sont faites du point de vue du marxisme et du prolétariat en lutte, du moment qu’elles visent la victoire finale du socialisme, elles ne sont pas seulement un droit pour chaque marxiste, elles constituent son devoir le plus strict, partie intégrante de ce centralisme démocratique dont la critique et l’autocritique constituent des dimensions incontournables : car « le socialisme est l’œuvre vivante des masses » (Lénine) et il ne saurait progresser sans un aller-retour permanent entre la théorie et la pratique. Bref Marx, puis Lénine, surent éviter deux travers symétriques : celui de la critique destructive, nihiliste, par ex. celle des mencheviks qui rallièrent les « Blancs » à la suite de la IIème Internationale, mais celui également de l’alignement inconditionnel sur les dirigeants qui, pour ne s’être pas trompés de camp, peuvent parfaitement avoir fait des erreurs parfois très lourdes, et qu’il importe de rectifier. C’est dans cet esprit que nous avions orienté le Colloque de Malakoff (1980) en montrant que rendre hommage au PCF et au congrès de Tours, ce n’était ni encenser les 80 années d’histoire du PCF (chose impossible, tant le cheminement du parti comporte de virages politiques, comme il est naturel pour une réalité vivante), ni idéaliser Cachin, Thorez ou Duclos, ni inversement diaboliser cette histoire glorieuse, comme il est de mode aujourd’hui, sous prétexte qu’elle comporta aussi de sérieuses erreurs ; car, -et toute la différence entre cette période globalement très honorable et la « mutation » initiée au 22ème congrès et parachevée par le trio Hue-Buffet-Bocquet, c’est que globalement, le PCF d’ « avant » la mutation campait fièrement du côté des travailleurs, alors que le PC-PGE muté des années 90/2000 est devenu un satellite du PS jusqu’à collaborer pendant cinq ans (1997/2002) avec le gouvernement social-maastrichtien de Jospin qui mit en place l’euro et activa comme jamais les privatisations exigées par l’Europe…

 En un mot, les marxistes doivent apprendre à éviter deux travers : celui qui consiste à « jeter le bébé » de leur histoire révolutionnaire sous couvert d’évacuer l’eau sale des déviations[1], et celui qui consiste à l’inverse à avaler l’eau sale des déviations sous couvert de préserver l’enfant révolutionnaire. 

 Cela signifie aussi que les marxistes héritant d’autres marxistes doivent distinguer fermement entre « assumer » un héritage et « approuver » sans critique tout ce qu’il comporte. Quand une génération humaine hérite de la précédente, elle doit d’abord « accepter l’héritage », dire « je prends ! », affirmer hautement, comme le firent les fils d’Ethel et Julius Rosenberg après l’exécution de leurs parents, « nous sommes vos fils ! », « nous vous reconnaissons », bref revendiquer la continuité et la filiation historiques. C’est par cet acte majeur que se reconstruit l’humanité à chaque génération depuis qu’en produisant ses moyens d’existence, elle s’est distinguée des animaux. En effet, les animaux ne connaissent que « l’hérédité », c’est-à-dire la transmission biologique des gènes, mais ils ignorent pour l’essentiel l’héritage culturel (et son complément intellectuel et symbolique, l’éducation et la tradition), -c’est-à-dire la transmission d’un bagage de « choses » et de « savoirs » extérieurs au corps de l’individu ou de la génération disparus.

 C’est ainsi que, comme l’avait observé Pascal, « l’humanité est comme un seul et même homme qui apprend toujours » et qu’en conséquence, l’histoire humaine est possible (et pas seulement l’évolution biologique), ainsi que le progrès humain (et pas seulement la répétition, qui échoit aux animaux guidés par l’instinct). « J’accepte de porter ton héritage ! », dit publiquement l’héritier à la mort de son père. Cela signifie qu’il en assumera l’actif et le passif, qu’il paiera l’enterrement, qu’il entretiendra « en vérité » la mémoire du défunt, qu’il portera son nom, sinon son prénom, et qu’il s’efforcera de l’illustrer et de le mériter (la bataille du « nom » du PCF n’est manifestement pas terminée…) ; mais cela signifie aussi qu’il assumera les dettes en tant que dettes et qu’il ne prendra pas le moins pour du plus, qu’il rectifiera le tir si nécessaire tout en en réaffirmant à la cantonade comme Jean Ferrat le fit au nom de la « France des travailleurs » : « elle répond toujours du nom de Robespierre, ma France ». Et cela ne signifie pas qu’il faille par ex. que les robespierristes endurcis que nous sommes, soient en rien tenus de croire en « l’Etre suprême », que l’Incorruptible voulut en vain inscrire dans les gènes de la République française. Cela ne signifie même pas qu’il faille embaumer et momifier les aspects de l’héritage que nous jugeons positifs. Héritier de la maison ou de la terre paternelle, le paysan la fera fructifier, la labourera, l’enfumera, la retournera dans tous les sens comme dans la fable de La Fontaine : car la finalité de l’héritage n’est pas de « conserver » passivement les biens et les savoirs transmis, mais de permettre à la génération montante de prolonger la génération précédente en allant plus loin qu’elle dans la même visée et en gardant sens, rétrospectivement, par son travail actuel, au travail de l’ancêtre défunt : telle est en effet la base matérialiste de l’idée d’un sens de l’histoire, et même, de sens de la vie puisqu’il n’y en aurait évidemment aucun si tout mourait avec nous et que chaque génération dût recommencer à zéro, comme Sisyphe, l’édification de la civilisation humaine. En clair, l’héritage se mérite, non par le ressassement traditionaliste de l’œuvre momifiée des chers parents défunts, mais par le travail sur leur œuvre et à partir d’elle : car comme le dit si bien Bertolt Brecht, après le Roi Salomon célébré par la Bible, « une chose appartient à qui la rend meilleure »…

 Ainsi apparaît la nature dialectique et matérialiste de l’idée marxiste d’héritage, qui n’a rien à voir, ni avec la religiosité de dogmes répétés d’une génération à l’autre, ni avec le reniement de ceux qui, comme les dirigeants du PCF depuis les années Mitterrand, ne cessent de répéter que « l’avenir commence maintenant » et qu’il faut « muter », c’est-à-dire rompre le fil de la continuité historique pour changer d’identité[2] ou « rompre avec la matrice du congrès de Tours », comme l’exigent les « refondateurs » Etrangement, -et quoi qu’on pense en général de la psychanalyse aujourd’hui si décriée par la réaction idéologique [3]-, le marxisme rejoint ici l’acquis clinique de l’étude de l’inconscient en matière de deuil : un deuil assumé de manière saine, donc matérialiste, prend acte dans la souffrance et l’affliction de la mort, de sa béance définitive, de l’absence impossible à combler de l’ami(e), du frère, du camarade, de la mère ou du père décédé. Cette modalité du deuil qui fait droit au négatif absolu de la mort, rend du même coup possible la « cicatrisation » tout en permettant par la suite une appréciation juste de l’œuvre du défunt (on ne doit aux morts que la vérité, ai-je écrit dans Sagesse de la révolution en méditant sur la « disparition » de Jean-Claude Gandiglio, premier rédacteur-en-chef d’EtincelleS…). Deux formes symétriques du deuil apparaissent comme profondément malsaines : d’abord, le deuil névrotique du fils indigne, culpabilisé d’avoir inconsciemment « tué le père » : sous prétexte d’honorer sa mémoire, le fils névrosé reproduit alors les comportements paternels en les caricaturant… telle est l’idéalisation religieuse, le « culte de la personnalité » qui momifie le père de son vivant même, qui le statufie en lui attribuant une autorité infinie, tout en transformant le fils en un petit double raté du père. Bien avant Freud, Marx, grand lecteur de Shakespeare et des deuils ratés qui inspirent ses personnages (lire Les spectres de Marx, de Derrida) avait signalé à propos de ces héritages mal digérés que « l’histoire se répète toujours deux fois, une fois sous forme de tragédie, une autre fois sous forme de farce » si bien que parlant de l’affairiste Napoléon III, qui se paraît ridiculement des plumes de l’Aigle impérial, Marx observait sarcastiquement qu’avec le Second Empire de Badinguet, l’histoire française « bégayait ».

 Le second cas de deuil raté, caractéristique de notre époque « présentéiste » où l’obsédant « devoir de mémoire » masque mal l’amnésie organisée (pardon, le « zapping »), d’individus nés d’hier et sommés par l’idéologie « moderniste » de refuser leur passé, de refuser de « regarder dans le rétroviseur » (comme le premier chauffard venu !) et de se « libérer de leur histoire » en l’ignorant et en la reniant. Peine perdue ! Car rien n’est moins précaire que le passé, et tous les négationnistes du monde n’empêcheront jamais la Convention d’avoir commis un régicide salutaire, ni l’Armée rouge de Staline, Joukov et Tchouikov d’avoir terrassé la Wehrmacht de Hitler, ni en sens inverse le PCF archi-muté de R. Hue, F. Wurtz et M.-G. Buffet de s’être irréversiblement recyclé dans le rôle de rabatteur inlassable et « euro-constructif » du PS maastrichtien. Seulement, -et c’est une loi historique et psychologique imparable-, quand on ne « reconnaît » pas son passé, ou quand on le méconnaît en l’idéalisant ou en le diabolisant, on ne peut [4] qu’être « hanté » par lui : ainsi le capitalisme mondialisé, né de la contre-révolution anticommuniste et du chantage reaganien à l’extermination nucléaire de l’URSS qui l’a préparée-, ne peut-il qu’être hanté jour et nuit par le « communisme », soi-disant « mort », et pourtant tué, re-tué et re-re-tué chaque jour, quitte à transformer le « présent » capitaliste en une commémoration permanente de « Prague 68 », de « Budapest 56 », de « Tienanmen 89 », de « Berlin 89 », etc. C’est alors que le passé domine et étouffe le plus le présent, qu’il domine son inconscient comme un revenant sans jamais pouvoir être analysé, repris, assumé, critiqué, reconnu, dépassé par le présent pour aller plus loin et pour sauver, prolonger, vivifier, transmettre en un mot, ce qu’il y a de plus vivace dans ledit passé. C’est dans cet esprit que le poète communard Arthur Rimbaud articulait son engagement progressiste à la défense des acquis historiques quand il déclarait : « il faut être résolument moderne : tenir le pas gagné ! ».

 

Nous n’avons donc pas le choix. Nous sommes les continuateurs de Spartacus, de Robespierre, de Babeuf, de Marx, des Communards, des Bolcheviks ; nous « descendons » d’Octobre, de Tours, des « plans quinquennaux » et de Stalingrad et donc, que cela nous plaise ou pas… de l’URSS de Staline. Mais étant des marxistes, c’est-à-dire des « matérialistes pratiques » (Marx), et non les prophètes, les gourous ou les Messies de quelque religion ténébreuse, nous devons à nos grands aïeux révolutionnaires d’assimiler leur héritage de manière critique en nous souvenant qu’assumer n’est pas nécessairement tout avaler, et qu’à l’inverse, critiquer de manière marxiste impose d’assumer sans faiblir la continuité de NOTRE histoire.

  II-Peut-on « déstaliniser » le M.C.I. sans le « dé-saliniser » et l’édulcorer ?

A) défense du bilan de l’URSS et/ou défense du bilan de Staline ?

Encore héritons-nous moins d’individus, si impressionnante que soit leur envergure historique, que d’un mouvement historique séculaire que nous nommons « communisme ». Et ce que nous en héritons concrètement, ce sont des œuvres. Au premier rang desquels les soixante-dix années d’URSS, de Mouvement communiste international, de PCF issu du congrès de Tours. Concernant le legs de Lénine, il n’y a guère de doutes possibles : si l’on assume l’URSS, le MCI et le PCF d’avant - mutation, comment n’assumerait-on pas du même coup le legs de l’organisateur du Parti bolchevik, de l’inspirateur d’Octobre, du fondateur de l’URSS et du Komintern, du conseiller direct des révolutionnaires français qui décidèrent le PS français à rallier l’I.C. au Congrès de Tours ?

 Concernant Staline la question est d’emblée plus compliquée pour qui veut assumer dans son intégrité l’histoire de l’URSS, et cela en raison des positions suicidairement antisoviétiques prises par une partie non négligeable des militants qui se prétendirent les inconditionnels de Staline dans les années 60/70. Ainsi certains d’entre eux n’assument-ils l’histoire de l’URSS que jusqu’au décès de Staline. Par ex., pour les partis « marxistes-léninistes » qui scissionnèrent le MCI, le camp socialiste et le PCF dans les années soixante[5], le 20ème congrès du PCUS et sa dénonciation des « crimes de Staline » constituèrent un coup d’Etat contre-révolutionnaire qui changea mécaniquement la nature de classe du PCUS, de l’URSS et du MCI ; si bien que pour ces « ML » (en fait, « pro-chinois » et autres « pro-albanais »), l’URSS de Khrouchtchev et du « nouveau tsar Brejnev»  (sic) n’était qu’un « capitalisme d’Etat » (sic) d’orientation « social-impérialiste » (sic) à combattre à l’égal de l’impérialisme américain ; en effet, pour ces militants, l’URSS avait « changé de couleur » par la faute de la « déstalinisation », -rejetée en bloc-, et c’est précisément pour éviter que cette contre-révolution « khrouchtchévienne » ne se produisît en Chine qu’il fallait selon eux y déclencher la « Révolution Culturelle » (sic) : une tragédie ultra-gauche qui détruisit le PCC, ruina l’industrie chinoise, brisa l’intelligentsia et la science chinoises, discrédita le PCC… et créa tant de désarroi dans le parti et dans la population qu’elle permit pour finir au courant droitier de Deng Xiaoping («  qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir s’il attrape des souris »), d’obtenir que la Chine populaire se réoriente vers la restauration des rapports d’exploitation capitaliste dans le cadre de la mondialisation néo-libérale, qu’elle devienne la terre promise des délocalisations industrielles, bref qu’elle en vienne au « changement de couleur » que Mao Zedong voulait justement, et sans doute sincèrement, conjurer[6].

 Certes, d’autres camarades se réclamant de Staline et de la « lutte contre le révisionnisme khrouchtchévien » n’ont pas adhéré pour autant au maoïsme et sont restés dans le giron des partis communistes et du MCI, tout en développant à contre-courant leurs critiques du khrouchtchévisme. N’empêche que dans les années 90, les fondateurs du PRCF ont dû « ramer » contre certains camarades se qualifiant de stalinistes qui, ne jurant que par la lutte contre le « thermidor » du 20ème congrès, restèrent souverainement indifférents aux agissements contre-révolutionnaires de Gorby et d’Eltsine : pour ces camarades, la contre-révolution ayant déjà eu lieu en 1956 sous la forme du 20ème congrès et de ses suites, il n’y avait plus rien de bon à défendre dans l’URSS des années 80 et, soit pour l’approuver, soit pour la déplorer de manière impuissante, la « perestroïka » gorbatchévienne était décrétée « dans le droit fil de l’histoire » ! Approche manifestement idéaliste de l’histoire : car même si le révisionnisme prédominait déjà clairement dans la politique de Khrouchtchev[7] et dans sa manière de conduire une déstalinisation aussi tapageuse que manichéenne, le caractère socialiste ou pas d’un pays ne se décide pas seulement à l’orientation de ses chefs[8], mais à la nature objective de la classe au pouvoir, aux structures de l’Etat socialiste, au type de propriété des moyens de production, au rôle socio-économique de la classe ouvrière, bref, à la nature matérielle du mode de production en place. Si thermidorien qu’il fût, le 20ème congrès du PCUS fut si peu « la » contre-révolution en URSS qu’il fallut attendre l’avènement de la clique Gorby-Chevarnadzé-Eltsine, notamment à travers les deux « seuils » contre-révolutionnaires majeurs que furent le coup d’Etat d’Eltsine d’août 91, puis la canonnade du Soviet de Russie d’octobre 93, pour voir la Russie basculer de l’Etat soviétique, certes défiguré et sapé par la perestroïka, au nouvel Etat bourgeois despotique, mafieux et dé-communisé, veillant les armes à la main sur la propriété privée des « nouveaux Russes ». Tout cela devrait inciter à repenser posément et sans manichéisme la « rupture » d’héritage que constitua l’épisode khrouchtchévien, faute de quoi l’expérience a montré qu’un certain fondamentalisme « staliniste » ne garantit pas plus contre le révisionnisme de gauche que l’adhésion aux thèses droitières et « anti-staliniennes » de Khrouchtchev n’a permis la « relance » annoncée du socialisme réel (sic) [9]!

Dès lors, pour nous, quelles que soient nos critiques croisées et d’intensité variable à l’encontre de Staline, Khrouchtchev ou Brejnev, nous constatons que, tantôt avec des embardées à droite, tantôt avec des embardées à gauche, l’URSS est globalement restée dans le camp socialiste sous ces dirigeants successifs, quoique de manière de moins en moins solide et conséquente : nous assumons donc globalement, et « sous réserve d’inventaire », l’héritage du PCUS jusqu’à l’avènement des francs contre-révolutionnaires Gorby-Eltsine, dont le rôle fut d’établir leur pouvoir antisoviétique au sein du pouvoir soviétique en crise. D’ailleurs, malgré leurs divergences sur le rapport Staline/Khrouchtchev, le « khrouchtchévien » Ligatchev et la « staliniste » Andreieva firent front ensemble du côté des « orthodoxes » et des « conservateurs » contre les « rénovateurs » Gorbatchev et Eltsine, à l’époque de la perestroïka.

Assumer l’histoire de l’URSS ne signifie donc pas tout avaler a priori et sans critique de l’histoire soviétique, ni postuler de manière simpliste que tout allait bien avant Khrouchtchev et que tout tourna mal après lui[10] ou vice-versa : c’est à l’inverse en pointant les contradictions dans l’histoire de l’URSS et en cherchant à démêler les racines lointaines des déviations contre-révolutionnaires, mais aussi des dynamiques révolutionnaires possibles et des ré-aiguillages progressistes manqués, que nous pouvons assumer dialectiquement TOUTE l’histoire de l’URSS tout en cherchant à rendre compte des conflits de plus en plus violents qui vont se dérouler à la tête du PCUS jusqu’au seuil contre-révolutionnaire décisif de l’été 1991, préparé par l’effondrement de la RDA en novembre 1989…

B) Nécessité de réfléchir dialectiquement sur le bilan de Staline.

Sans entrer pour l’heure dans la comptabilité (nécessaire pourtant! ne serait-ce que pour répondre aux surenchères délirantes des Soljenitsyne, Courtois et autres Werth…) des personnes et des militants du Parti qui perdirent la vie ou la liberté dans des « purges » et des procès dont certains furent notoirement précédés de tortures et de chantages, sans chercher encore à ce stade à distinguer lesquelles de ces purges, parfois géantes, étaient justifiées par les incontournables nécessités de la dictature du prolétariat et par la lutte sans merci contre la « cinquième colonne » hitlérienne, et lesquelles relevaient en revanche de la paranoïa politique et de la criminalisation exacerbée du débat contradictoire au sein du PCUS et de la société, force est alors de constater le bilan passablement contrasté de Staline :

a)  Qui ne voit d’une part le bilan historique impressionnant de l’URSS « stalinienne » :

-l’URSS est sortie triomphante de la seconde guerre mondiale ; « la Russie soviétique a joué le rôle principal dans notre libération » déclarait très loyalement Charles De Gaulle à Moscou en 1966 en remerciant publiquement l’URSS au nom de toute notre nation, car c’est un fait militairement incontestable l’Armée rouge aidée par les partisans communistes de tous les pays, portée par la grande industrie socialiste et soutenue par l’élan patriotique de tout le peuple, communistes et Komsomols en tête, fut la force majeure qui balaya l’ « invincible » Wehrmacht[11] ;

-à la mort de Staline, le drapeau rouge flottait de Berlin à Pyongyang et de Riga à Tirana, le capitalisme était largement contraint à la défensive, le socialisme avait fait la preuve qu’il n’était pas une utopie, qu’il pouvait « tenir », organiser le quotidien de milliards d’hommes, remplacer l’aveugle « économie de marché » par l’économie planifiée, et vaincre la terrible armada fasciste dans un bras de fer historique qui tourna vers l’Est les regards de tous les progressistes du monde ;

-en Europe, le fascisme vaincu rasait les murs, les forces anti-impérialistes à l’offensive partaient à l’assaut des Empires coloniaux avec l’appui de l’URSS,

-en URSS, la reconstruction du pays progressait à vive allure malgré les énormes pertes de la guerre, le chômage était liquidé, le pays arriéré des tsars devenait une grande puissance industrielle mondiale, les acquis socialistes du peuple russe mettaient partout le régime capitaliste sur la défensive, les peuples « allogènes » de l’URSS connaissaient un développement spectaculaire que regardaient avec admiration tous les peuples du tiers-monde, les femmes, battues comme plâtre sous l’ancien régime, accédaient à tous les emplois,

-l’humanité laborieuse était alors portée, malgré les épreuves, par la foi au progrès héritée d’Octobre 1917 et par la retentissante victoire soviétique sur le fascisme, le sens des efforts humains se manifestait à tous ceux qui voulaient bien ouvrir leurs yeux ;

-en France même, le PCF « stalinien » était le vecteur de progrès sociaux sans précédent : Denis Kessler lui-même, l’idéologue patenté du MEDEF, reconnaît aujourd’hui dans « Challenge » (édito de novembre 2007) que le programme social très avancé du CNR français n’eût pas été pensable si l’Armée rouge ne s’était pas trouvée à 500 km de Paris en 1945 et si le PCF et la CGT, alors tous deux sur des positions de lutte, n’avaient pas regroupé des millions de travailleurs reconnaissants pour le rôle des « Rouges » dans la Résistance armée à Hitler ;

-c’est bien grâce à l’URSS, -et à l’intervention patriotique de Maurice Thorez réfugié à Moscou (cf le livre de mémoires de Jeannette Vermeersch La vie en rouge-, que la France vaincue et humiliée de 1940 put obtenir à la Libération une place au Conseil de sécurité de l’ONU, alors que sans l’URSS (et sans l’action du général De Gaulle, soyons loyaux à notre tour…), elle était vouée au sort de semi-colonie américaine en 1945 ;

-à l’échelle internationale, sous l’impulsion de Dimitrov, en prenant appui sur l’analyse léninienne et stalinienne de la question nationale et sur les innovations politico-théoriques du Front populaire inspiré par Thorez, le VIIème congrès du Komintern (1937) donna une interprétation juste du fascisme et caractérisa de manière dialectique les tâches démocratiques et patriotiques du prolétariat international en rejetant les conceptions anti-patriotiques issues du trotskisme et de sa prétendue « révolution permanente » et en fondant la juste stratégie antifasciste et anti-impérialiste des « front populaires » ;

bref, globalement, l’œuvre de Staline semblait prolonger, et prolongeait effectivement sur des points majeurs, les promesses progressistes de la Révolution d’Octobre.

Et de fait, la direction du PC(b)US conduite par Staline eut raison contre Trotski quand il affirma, à la suite de Lénine, qu’il était alors possible et indispensable d’engager la construction du socialisme en un seul pays, elle eut raison contre Boukharine quand elle engagea la collectivisation des terres (autre chose est de savoir avec quelles méthodes…), les plans quinquennaux et l’industrialisation du pays en privilégiant l’industrie lourde, quand elle divisa le front antisoviétique constitué à Munich par le pacte de non-agression Molotov-Ribbentrop, avec, ne l’oublions jamais, le danger japonais sur le flanc sibérien de l’URSS (le « pacte » brisa l’autre pacte : le « pacte anti-Komintern des puissances fascistes Berlin-Rome-Tokyo) ;

Tous ces éléments de bilan sont tellement massifs et importants que les sous-estimer, omettre le rôle décisif que Staline y a pris personnellement en tant que chef de file du PCUS et de l’Etat, et pire que tout, accepter la méprisable équation « anti-totalitaire » Staline=Hitler, c’est ouvrir une brèche majeure aux ennemis du communisme et du camp progressiste.

b) mais en même temps, dans des conditions très difficiles sur lesquelles nous reviendrons, le fonctionnement de l’URSS légué par Staline a selon nous légué plusieurs bombes à retardement au mouvement ouvrier :

-une gestion économique ultra-centralisée, archi-réglementée et ultra-dirigiste de l’économie, où l’initiative d’en bas soulevait la méfiance du « haut », fut érigée en modèle intangible de développement de l’ensemble des pays socialistes alors qu’elle correspondait à une période donnée et à un pays donné dans le cadre du mouvement général, forcément diversifié, du capitalisme au socialisme,

-une manière expéditive, administrative et ultra-policière de régler les différends politiques s’imposa au sein du PCUS et de l’Etat ; une police politique frappés d’espionite aiguë finit par régir le PCUS davantage que le parti ne dirigeait l’Etat,

-le congrès du PCUS finit par ne plus se réunir qu’épisodiquement, sa direction collective affaiblie tournait toute entière autour de la parole sacrée d’un secrétaire général déifié vivant et supposé aussi infaillible que le Pape ; un culte de la personnalité extravaguant, peu digne d’athées et d’héritiers conséquents des « Lumières »[12] - favorisait une attitude frisant l’idolâtrie envers de jeunes dirigeants politiques dont des villes prenaient le nom, des dirigeants étaient embaumés à leur mort comme des pharaons[13] jusqu’à conférer un aspect religieux à l’exercice du pouvoir politique ; quant aux congrès communistes, si vivants et contradictoires sous Lénine, ils prenaient l’apparence faussement rassurante d’un unanimisme de façade, sans empêcher que des contradictions de classes bien réelles « travaillent » souterrainement l’édifice socialiste sous la forme d’incontrôlables et opaques luttes de clans…

-malgré les immenses avancées scientifiques de l’URSS, malgré l’instruction de masse des peuples soviétiques (il faut voir le beau film Le premier Maître), un dogmatisme hésitant entre le ridicule et l’odieux paralysait largement la philosophie et la théorie des sciences ; il culmina dans l’aberrante théorie « des deux sciences » qui empêcha longtemps la science soviétique d’assimiler de manière critique, sur des bases matérialistes, des théories d’avant-garde venues d’Occident comme la Relativité, la Mécanique quantique, le « big-bang »[14], la génétique, avec de pénibles affaires de persécutions contre des scientifiques mal-pensants[15] ; certes, le fait que la science se développe dans un contexte capitaliste ou dans un contexte socialiste est d’une grande importance, certes, il y a à son sujet une lutte incessante entre le matérialisme et l’idéalisme, mais le critère de la vérité est dans la pratique, dans l’accord vérifié ou démontré selon les cas entre la pensée et son objet, non dans la conformité avec des formulations conformes ou non-conformes. Ce n’est pas parce qu’une pensée est, ou plutôt, semble « marxiste », qu’elle est juste, c’est parce que le marxisme est conforme aux faits qu’il emporte la libre adhésion des penseurs exempts de préjugés.

-des milliers de communistes, notamment parmi les compagnons de Lénine et les membres du C.C., avaient été physiquement éliminés ou emprisonnés comme « ennemis du peuple », le mot « opposant » (réel ou présumé !) devenant alors systématiquement synonyme de traître ou d’espion : telle n’était nullement la pratique de Lénine à l’époque duquel les contradictions s’exprimaient dans les congrès bolcheviks et étaient tranchés par vote à l’issue de discussions ouvertes, sans aucune sanction d’Etat contre les minoritaires pourvu qu’ils appliquent les décisions majoritaires ; certes il y avait bel et bien du sabotage et de l’espionnage dans l’URSS encerclée, mais toute la question que pose la dictature du prolétariat est précisément de distinguer entre, d’une part, la dictature du prolétariat sur les contre-révolutionnaires, les espions et les traîtres avérés, et d’autre part, la possibilité la plus large, au sein du camp ouvrier et paysan, de discuter largement et sans crainte, d’émettre des critiques y compris contre le premier dirigeant, bref de diriger démocratiquement le pays pour faire en sorte que le socialisme devienne « l’œuvre vivante des masses » en donnant lieu à mille initiatives. C’est à cela qu’invitait Lénine au sortir de la guerre civile, à une époque où l’URSS était pourtant bien moins stabilisée que dans les années trente ou cinquante : par conséquent, pas de prétendue « démocratie au-dessus des classes » donnant le champ libre à la contre-révolution, mais pas non plus de mise en tutelle étatico-policière de la démocratie populaire elle-même sous prétexte d’écraser la contre-révolution : sinon à court ou à moyen terme, les masses et les communistes sont dessaisis de leur pouvoir, conditionnés à la passivité et au suivisme, pendant que les arrivistes infiltrent le parti et l’Etat : il leur suffit pour cela de dire toujours « amen », de dénoncer les « rouspéteurs » susceptibles de les démasquer, et de monter dans la hiérarchie en courtisant les chefs… qu’ils finissent ainsi par isoler du peuple en les coupant de la réalité et en leur faisant accroire ce que bon leur semble ! Et c’est bien cela qui s’est passé pour finir, malgré le système apparemment très verrouillé et « monolithique » de l’URSS, avec l’arrivée concomitante au sommet des PC des Gorbatchev, Schabowski, Iliescu, et à l’ouest avec les Carrillo, Occhetto et autres Hue et Thibault !

-soi-disant pour consolider la coalition anti-hitlérienne mondiale, la direction du PCUS proposa et obtint durant la Guerre l’auto-dissolution sans congrès du Komintern ; cette décision opportuniste, qui consistait à opposer l’idée d’un fort noyau communiste mondial à celle du rassemblement antifasciste, abandonnait de fait les PC d’après-guerre aux tendances nationalistes et centrifuges, lesquelles ne tardèrent pas à triompher après la victoire, notamment dans la Yougoslavie de Tito et dans le PCI de Togliatti, précurseur du « polycentrisme » et du désastreux « eurocommunisme » ; alors même que la mondialisation du socialisme et la guerre globale insidieusement menée contre lui par les puissances capitalistes coalisées eussent exigé l’unité mondiale des PC, ceux-ci devinrent après-guerre la seule force politique privée d’organisation mondiale. Alors que les impérialistes faisaient front contre l’URSS, les rivalités fratricides ne cessèrent de s’aggraver, de Tito à Hoxha. L’opportunisme, enseignait Lénine, consiste à renoncer aux intérêts d’avenir du mouvement ouvrier pour des avantages tactiques et à court terme, et cette dissolution de l’IC, qui sacrifiait l’intérêt à long terme de l’internationalisme prolétarien aux relations à court terme de l’URSS et des PC nationaux avec leurs alliés antifascistes respectifs, fut une manifestation éclatante d’opportunisme que ne compensa que très médiocrement le « Kominform » mis en place après la guerre.

 Pour le devenir à long terme du communisme, le pire fut sans doute l’habitude prise par les communistes ainsi éduqués à un monolithisme de système de « suivre » aveuglément le parti, assimilé à son chef omniscient ; une habitude faussement sécurisante qui, à long terme, quand les générations du feu (révolution, guerre civile, guerre patriotique…) devinrent minoritaires, conduirait à dépolitiser le parti, à contourner le débat avec les masses, à ignorer les contradictions, source de toute dialectique, à rendre la démocratie socialiste largement formelle : ce suivisme si confortable aboutit au comportement liquidateur de millions d’adhérents communistes durant les années Gorby (sans parler du suivisme effarant des communistes français face à la « mutation ») : le parti ayant toujours raison, et sa direction, -spécialement son chef-, étant de facto réputés infaillibles, on vit la machinerie du fonctionnement « monolithique » hérité des années trente se mettre si j’ose dire à « tourner à l’envers » dans les années 70, non plus dans le sens du parti communiste… mais dans le sens de sa dissolution ; gavés d’anti-stalinisme primaire comme leurs parents l’avaient été de culte de la personnalité, des millions de membres des PC de masse de l’est comme de l’ouest[16] restèrent passifs quand leurs dirigeants traîtres donnèrent, au nom de la « paix », les clés de la maison à la contre-révolution. J’ai connu personnellement des militants de l’ex-SED qui m’expliquaient candidement qu’ils avaient voté l’auto-dissolution du SED « pour consolider la RDA » et « par discipline de parti » (puisque Hans Modrow, le nouveau dirigeant qui succèda à Honecker, le leur demandait !). En France, en Hongrie, en RDA, en Italie, en Russie, en Pologne, les habitudes de confiance aveugle permirent de museler le débat interne, de stigmatiser les « opposants » et de faire avaler successivement l’abandon de la dictature du prolétariat, du marxisme-léninisme et du centralisme démocratique sans coup férir[17]. A l’inverse, les congrès bolcheviks de la période léninienne étaient fréquents, animés, contradictoires, y compris sous le feu de l’ennemi et en pleine guerre civile, mais UNE FOIS la décision prise, s’imposait une discipline bolchevique « confinant à la discipline militaire » ! Comme s’il ne pouvait pas exister des opposants constructifs [18], et à l’inverse, comme si l’unanimisme de commande n’ouvrait pas la voie à la masse grisâtre des carriéristes qui s’infiltrent forcément dans les partis de masse surtout quand ils sont le parti unique au pouvoir… Bref la principale critique pratique du mode « stalinien » de gestion du parti est paradoxalement… « l’anti-stalinisme » liquidateur qui, suite aux habitudes d’unanimisme obligatoire héritées des années trente dans des conditions historiques données, put se répandre insidieusement dans les PC et dans les masses sans que l’opposition léniniste, d’avance discréditée en tant qu’opposition, n’OSE s’ORGANISER et parler fort face aux dirigeants liquidateurs.

Autre « dégât collatéral » involontairement induit par ce type de pratique politique érigeant le monolithisme de système en méthode de gouvernement, l’anti-stalinisme réactionnel qui, jusqu’à nos jours, a rendu « par ricochet » tant de communistes allergiques à toute discipline, si bien qu’à notre époque, toute tentative de consolider une organisation centralisée, de créer une convergence communiste d’action, se voit immédiatement qualifier de « stal » par certains camarades reprenant le slogan anar « ni Dieu ni maître ! ». A partir des années soixante, les mêmes intellectuels qui avaient souvent encensé Staline et les directions des partis frères en approuvant d’avance chacune de leurs décisions, devinrent des censeurs enragés de l’URSS ; il suffit de penser au grand Louis Aragon qui, après avoir applaudi Staline dans sa jeunesse, passa la fin de sa vie à multiplier les critiques contre l’URSS, ou encore de lire l’autobiographie de Louis Althusser l’Avenir dure longtemps, pour voir comment une génération d’intellectuels communistes a fini par brûler ce qu’elle avait adoré : jadis érigé en Guide équivalent à Dieu-le-Père[19], « le Parti », devint pour eux le repoussoir absolu ; après avoir eu « toujours raison », il se mit à avoir « toujours tort », comme c’est le cas dans toute révolte adolescente. Mais l’anti-stalinisme épidermique ne garantit pas davantage l’indépendance intellectuelle que le suivisme aveugle : on ne sort pas d’une attitude religieuse en l’inversant, ou en transformant le stalinisme première manière en « stalinisme anti » : on ressemble alors à ces « libres penseurs » qui, dans les banquets du « vendredi dit saint » de jadis… et d’aujourd’hui, jet(ai)ent puérilement sous la table du banquet, où ils avaient préalablement couché un crucifix, les reliefs de leur tête de veau sacrilège...

Le pire est alors, quand l’histoire a créé les conditions du monopartisme dans un pays socialiste, que la confusion entre parti unique et Etat risque fort de faire tourner à l’envers la « courroie de transmission » en transformant le parti en caisse de résonance de l’Etat. Quant au chef du parti, au nom duquel les répressions les plus aveugles sont organisées, sa toute-puissance apparente risque fort de dissimuler qu’il devient à son insu, surtout quand il vieillit et perd la santé, le jouet d’intrigants qui sous couvert de traquer la dissidence, ont pour souci de régler leurs comptes, d’isoler la direction communiste de ses vieux compagnons de lutte, de la manipuler en échange de flatteries illusoires… et de grimper dans la hiérarchie comme ce fut semble-t-il le cas du machiavélique Beria (encensé de nos jours par certains « anti-staliniens »), passé maître dans l’art de monter des « complots » qui finirent par isoler Staline en « bunkerisant » sa position politique et personnelle…  

(à suivre)


[1] Quel ami de la Révolution française doit hésiter à condamner certains massacres in-discriminés commis par les Bleus, -même s’il s’agissait de représailles en réponse aux massacres provoqués par les Chouans ? Et qui peut penser que la Révolution s’est grandie en guillotinant Lavoisier, le grand chimiste matérialiste ? Cela change-t-il le fait qu’il faille, comme l’exigeait le républicain bourgeois Clémenceau, « considérer la Révolution comme un bloc » ? Un bloc à assumer clairement, mais pour gagner le droit de le critiquer du dedans. 

[2] Notion absurde : si je change d’identité, qui aura changé d’identité au terme de cette mutation ? On peut changer son identité, mais changer d’identité revient à se renier ou à se suicider.  

[3] Clin d’œil au fascisant Livre noir du communisme, le Livre noir de la psychanalyse prétend forclore l’exploration de l’inconscient ouverte par Freud il y a un siècle. Il y aurait certes beaucoup à dire sur la théorie et sur la pratique de la psychanalyse, -qui ignore notamment la dimension socio-économique du sujet. Mais face à la réaction idéologique déchaînée tous azimuts (ni Descartes, ni Darwin ni Einstein n’échappent plus au dénigrement !), il faut sauver ce que Freud a apporté de positif : l’idée que la folie a du sens, que la sexualité est structurante dans la constitution du petit d’homme, que le désir humain est pris dans le langage, etc., contre la primitive psychologie « comportementaliste », sœur du taylorisme, qui a envahit le champ psychopédagogique et qui n’ont pas pour objet d’émanciper les individus mais de rendre « employables » leurs « compétences ». Pour dépasser Freud, il faut d’abord, contre l’idéologie bourgeoise de plus en plus réactionnaire, tenir bon sur les outils critiques que Freud a apportés, quitte à critiquer ses lourds penchants à l’idéalisme historique et au « biologisme ».

[4]  Sur ce point, Marx et Freud se retrouvent jusque sur le vocabulaire, comme le montre J. Derrida dans Les spectres de Marx, où il analyse longuement la première phrase du Manifeste du Parti communiste « un spectre hante l’Europe, celui du communisme… ».

[5] Soit dit sans préjuger des responsabilités des PC officiels dans la manière dont furent traitées ces scissions…

[6] « Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, disait le « pragmatique » Deng, pourvu qu’il attrape des souris ». Pourtant la couleur du « chat » importe beaucoup aux souris, surtout si le « chat » s’appelle capital mondialisé et si les « souris » sont les paysans chinois expropriés et les ouvriers européens massivement frappés par les délocalisations au profit d’une aggravation mondiale de l’exploitation capitaliste…  

[7] Notamment : conception droitière de la coexistence pacifique, spéculations sur la voie pacifique au socialisme, imitation des modes de gestion capitalistes  

[8] Ainsi l’orientation droitière du PC chinois ne signifie-t-elle pas que la Chine populaire, que nous devons défendre y compris contre le cours droitier actuel, ne présente pas encore certains traits, potentiels et acquis du socialisme.  

[9] Certes le soutien aux thèses khrouchtchéviennes a coûté cher à l’URSS. Mais le stalinisme ostentatoire de la Chine maoïste ou de l’Albanie d’Enver Hoxha a-t-il garanti la première du gauchisme, puis du cours droitier actuel, et en quoi a-t-il prémuni l’Albanie du révisionnisme de R. Alia et de la contre-révolution ?  

[10] Du reste, si tout allait si bien sous Staline, comment se fait-il que le « révisionniste » et « renégat » Khrouchtchev ait accédé aux commandes à la mort de Staline et qu’au 20ème congrès, le Parti l’ait (au moins en apparence, mais cet unanimisme de façade est en lui-même problématique) suivi comme un seul homme dans la dénonciation des « crimes de Staline » ? Certes si les choses ont commencé à « foirer » au moment où Staline a pris le manche, on pourrait reproduire ce raisonnement critique et se dire que le ver était déjà dans le fruit déjà sous Lénine. Mais la différence est éclatante entre les deux « successions », Lénine-Staline, puis Staline-Khrouchtchev: d’abord Lénine, blessé et malade, n’a pas réellement pu préparer sa succession. Dans son pathétique « Testament », il conseillait au parti d’écarter Staline du poste de secrétaire général et de collectiviser/prolétariser la direction du Parti et du pays, comme nous l’avons vu. A l’inverse, Khrouchtchev passait non sans raison pour un stalinien inconditionnel avant son accession au poste de secrétaire général et c’est cette brutale conversion d’un stalinisme inconditionnel à un anti-stalinisme primaire qui fait le plus problème : sans un certain fonctionnement autoritaire, unanimiste, du parti, comment une telle volte-face eût-elle été possible ?

 

 

[11] Lire par ex. Berlin, les grandes batailles de l’Armée rouge de Jean Lopez, éditions Economica.

[12]  Ce culte n’a pas été inventé par Khrouchtchev, hélas ! Il plongeait ses racines dans ce qu’il y avait de pire dans l’héritage patriarcal de la paysannerie russe.

 

[13] Lénine avait demandé à être enterré près de sa mère. Cela n’empêche pas que Khrouchtchev a eu gravement tort de débaptiser Stalingrad en « Volgograd » car ce nom a été gravé dans l’histoire en lettres de sang ; et le CISC a bien fait à plusieurs reprises d’alerter contre les projets de destruction du mausolée de Lénine par Poutine et la réaction. Les communistes doivent défendre les tombes de leurs morts contre les pilleurs de sépultures de la réaction. Quand celle-ci sera vaincue, quand Leningrad et Stalingrad auront retrouvé leurs noms augustes, quand Montmartre sera rendu à la Commune, quand les noms de Robespierre, de Marat, de Babeuf, de Varlin, de Louise Michel, de Jeanne Labourbe, de Manouchian, etc. auront rejoint le nouveau panthéon de la République sociale, alors, et alors seulement, le prolétariat vainqueur avisera sur la meilleure manière d’honorer ses grands défunts. En attendant, pas touche à nos tombes !

 

[14] Une théorie pourtant lancée en grande partie par le chercheur russe Friedmann, et que son autre fondateur, le Belge Lemaître, démarqua de ses interprétations sottement créationnistes. Cf dans Etincelles notre récent article sur la conception matérialiste du big-bang par le cosmologiste allemand Martin Bojowald.

 

[15] Pour ceux qui doutent de la réalité de ces faits, qu’ils se rapportent à deux affaires pénibles qui frappèrent le PCF à l’époque où ses revues relayaient la théorie jdanovienne des « deux sciences » : l’éviction du biologiste et dirigeant communiste français M. Prenant, qui avait le tort de refuser les élucubrations de Lyssenko, et la pitoyable affaire du « portrait de Staline » par Picasso qui conduisit à la condamnation du grand peintre par le PCF de l’époque, dirigé par Lecoeur. Il fallut l’intervention de Thorez pour mettre en sourdine ces pratiques. Comme le PCUS était alors « le parti de Staline », le PCF se pensait comme « le parti de M. Thorez ». Cette quasi-privatisation de partis se réclamant du communisme ferait rire à posteriori si elle n’avait gravement contredit les buts mêmes des communistes pour lesquels « Il n’y a pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César ni tribun » et dont le mot d’ordre central, hérité de Marx et de sa Première Internationale, est « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Concernant  Lyssenko, je renvoie au n° spécial d’EtincelleS « Sur la dialectique de la nature », en particulier à l’article « Affaire Lyssenko, sortir de la diabolisation ».

[16] à commencer par le PCUS dont le congrès approuva unanimement Khrouchtchev dans sa condamnation stalinienne de Staline au risque de ridiculiser les communistes dans les masses, la veille encore appelées à célébrer le « génial Staline » !  

[17] Quand G. Marchais annonça à la télévision en 76 qu’il appellerait le congrès du PCF à rayer des statuts la dictature du prolétariat, j’étais membre du comité fédéral du Lot et dirigeant de la JC départementale. Je demandai alors qu’un débat ait lieu sur ce thème au C.F.. Fernand Clavaud, qui « suivait » la fédération pour le CC du PCF, et qui était par ailleurs le dévouement même, m’écrivit alors incroyablement : « c’est impossible car cela reviendrait à contester un propos du secrétaire général dans une réunion du parti ». La direction nationale des JC envoya un sbire mettre au pas les JC du Lot, pourtant bien sages, et cet individu me déclara que puisque j’étais membre du parti et que le parti avait répudié la dictature du prolétariat, mon devoir était de « faire passer » cet abandon, que je combattais, au congrès de la JC (j’avais alors 25 ans). J’ai observé quasiment mot pour mot le même comportement caporaliste au décours des années 80/90 chez des communistes responsables de partis à l’Est, notamment en RDA. Au point qu’un camarade est-allemand de ma connaissance vota sans états d’âme, AU NOM DE CE QU’IL APPELAIT L’ESPRIT DE PARTI ( !!!)…  la dissolution du SED quand la direction Modrow-Krenz la proposa soit disant pour « consolider la situation » de la RDA. Comment ne pas voir la similitude frappante de ce type de comportement avec celui des appareils religieux ?  

[18] Que demandions-nous, nous autres communistes et léninistes sincères membres du PCF, quand nous défendions les idées révolutionnaires contre la mutation, sinon d’être réellement entendus jusqu’au bout, quitte à être battus, pour peu qu’au congrès suivant, on vérifie ensemble et de bonne foi qui avait raison ?  

[19] Cf ce poème de Jean Fréville destiné aux jeunes adhérents du PCF dans les années 50 : « Je te salue Parti, mon père désormais/ J’entre dans ta maison dont la lumière est belle/ Comme un matin de Premier Mai ». Comment ne pas le voir, ce texte est une prière remixant le « Pater » et l’ « Ave Maria » !

Tag(s) : #PRCF

Partager cet article

Repost 0