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Qui est derrière la commission d'enquête sur les droits de l'homme en Corée du nord ?

 

20 février 2014
 

Toute personne s'intéressant à la péninsule coréenne et suivant un peu les médias occidentaux a forcément entendu parler ces derniers jours de la Commission d'enquête sur les droits de l'homme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), créée par une résolution du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies en date du 21 mars 2013. Rendues publiques le 17 février 2014, les conclusions de la commission sont accablantes pour la RPD de Corée, puisque le rapport appelle à la comparution des dirigeants nord-coréens devant la Cour pénale internationale (CPI) - une hypothèse toutefois hautement improbable au regard de l'opposition de la Chine, membre du Conseil de sécurité des Nations Unies. Dès lors, quelle est la finalité réelle de ce rapport qui - comme souvent lorsqu'il s'agit de droits de l'homme en Corée du Nord - est publié opportunément à une période de relative détente dans la péninsule, et avec plus d'un mois d'avance sur le calendrier initialement prévu ? En fait, les travaux de la Commission d'enquête sont très largement la décalque de ceux menés par un collectif d'une quarantaine d'associations, au premier rang desquelles le Comité pour les Droits de l'homme en Corée du Nord (en anglais, Committee for Human Rights in North Korea, HRNK). Les "enquêtes" du HRNK sont largement controversées pour leur manque de fiabilité, le HRNK n'étant pas un organisme juridique présentant les garanties de sérieux et d'indépendance attendues d'un tribunal (même privé), mais bien l'une des multiples émanations de la sphère néo-conservatrice américaine qui, dans la foulée du discours de George W. Bush sur "l'axe du mal", cherche inlassablement l'effondrement des régimes jugés ennemis des Etats-Unis. Ayant travaillé main dans la main avec le HRNK, la Commission d'enquête des Nations Unies en a logiquement épousé les conclusions écrites d'avance, et qui ne nécessitaient donc ni de mener des auditions en face-à-face avec les personnes se disant victimes d'actes commis par les autorités nord-coréennes, ni de  conduire une enquête contradictoire avec les autorités nord-coréennes mises en cause - comme l'aurait pourtant fait un organisme juridique incontestable.

 



Il y a des reconnaissances en paternité qui peuvent être douloureuses. La bruyante satisfaction du HRNK - une association américaine autoproclamée de défense des droits de l'homme en Corée du Nord, en fait un lobby néo-conservateur - de retrouver dans le rapport de la Commission d'enquête sur les droits de l'homme en RPDC ses travaux et ses conclusions est un aveu accablant que le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies est, comme son prédécesseur, un instrument du jeu des Etats et des lobbies. Le Conseil s'affirme comme un outil de la puissance américaine, pour justifier dans le cas nord-coréen un régime de sanctions dont les populations sont les premières, sinon les seules, victimes. Car l'argument des droits de l'homme ne sert que dans un seul sens : justifier le recours à tous les moyens, légaux comme illégaux, contre certains Etats dont le principal tort est de ne pas se plier à la volonté américaine, quand d'autres pays - l'Arabie Saoudite, ou hier le Chili de Pinochet - sont opportunément exempts de critiques par les mêmes défenseurs des droits de l'homme. Si le procédé est vieux comme la diplomatie, il est curieux de voir un média tel que le quotidien communiste français L'Humanité faire ainsi la promotion des néo-conservateurs américains sans le moindre travail d'analyse critique de la fiabilité des sources.

Ayant pleinement atteint ses objectifs, le HRNK n'a plus à cacher l'efficacité de son lobbying. Rappelons que l'un des fondateurs du HRNK, en 2001, est Nicholas Eberstadt de l'American Enterprise Institute, le think tank néo-conservateur qui avait inventé la notion d'axe du mal chère à George W. Bush. HRNK est co-dirigé par Suzanne Scholte, nostalgique de Ronald Reagan, membres de plusieurs organisations néo-conservatrices et fondatrice de la Fondation pour le forum de la défense, "ONG" financée jusqu'en 2001 par Donald Rumsfeld. Le premier rapporteur spécial pour la Corée du Nord nommé par la Commission des droits de l'homme des Nations Unies (prédécesseur du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies), désigné en 2004, Vittit Muntarbhorn, est ensuite devenu un membre éminent de HRNK. Et c'est HNRK qui a plaidé pendant des années pour que le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies crée la Commission d'enquête pour les droits de l'homme des Nations Unies, dont il a fourni une bonne partie des matériaux ainsi recyclés sans le moindre examen contradictoire de leur valeur probatoire. Le nom même de la commission est quasi-identique à celui de l'ONG, introduisant une confusion intentionnelle sur le caractère officiel que veut se donner ladite ONG.

HNRK est le pivot d'une quarantaine d'associations regroupées dans la Coalition internationale pour stopper les crimes contre l'humanité en Corée du Nord (International Coalition to Stop Crimes against Humanity in North Korea, ICNK). ICNK est très active pour publier de nouvelles "révélations" sur les droits de l'homme en Corée du Nord dès lors qu'un possible dialogue avec la RPD de Corée pourrait conduire à la sortir de son isolement, ce qui est inacceptable pour les militants néo-conservateurs d'ICNK qui ont fait leur le credo de l'axe du mal de George W. Bush. Une des opérations d'ICNK a ainsi eu lieu au printemps 2012, lors de l'alternance politique en France : ICNK a rencontré le Président François Hollande et les responsables socialistes, ainsi que les diplomates proches du Parti socialiste au Quai d'Orsay, tout en publiant à la hâte deux livres chocs sur les droits de l'homme en Corée du Nord dont la promotion a été particulièrement appuyée dans notre pays : Rescapé du camp 14 : De l'enfer nord-coréen à la liberté et Corée du Nord : neuf ans pour fuir l'enfer. L'objectif était de faire oublier le succès d'image pour la RPD de Corée qu'avait été la représentation de l'orchestre Unhasu en France, et aussi de prévenir toute éventuelle sympathie du Gouvernement socialiste pour la Corée du Nord après le changement de cap en 1981, au lendemain de l'élection de François Mitterrand, comme le Gouvernement sud-coréen en avait exprimé la crainte.

Revenant sur les graves lacunes scientifiques des conditions dans lesquelles a été menée l'enquête, et notamment sur le témoignage douteux de Shin Dong-hyuk dans Rescapé du camp 14 que la commission onusienne s'est contenté de reprendre tel quel dans la droite ligne des militants de ICNK et de HNRK, Konstantin Asmolov, chercheur russe au Centre d'études coréennes à l'Institut des études d'Extrême-Orient, formule les observations suivantes :

"Comment la commission travaille-t-elle ? Les Nord-Coréens ne l'ont pas laissé entrer. Quand elle s'est rendue en Corée du Sud, au lieu de conversations en face-à-face avec les témoins, elle a organisé des auditions publiques. A ces auditions publiques il y avait 30 personnes qui ont raconté toutes sortes d'histoires horribles. Il y avait Shin Dong-hyuk qui ne parle pas avec un accent nord-coréen, et dont les mains sont celles d'un intellectuel plutôt que d'une personne qui aurait vécu dans un camp toute sa vie. La commission n'a pas procédé à un nombre suffisant d'entretiens privés pour pouvoir accuser le gouvernement [nord-coréen] de crimes de guerre et de famines, c'était un show".

Dans un entretien donné au quotidien La Croix, Jean-Vincent Brisset, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), souligne également les graves lacunes scientifiques du rapport publié par la Commission d'enquête sur les droits de l'homme en RPD de Corée :

"Ce rapport pose de sérieuses questions sur le plan scientifique. Il a été rédigé sans aller en Corée du Nord, et uniquement sur la base de témoignages de gens qui disent avoir été victimes du régime. C’est une instruction strictement à charge (...).

Par exemple, concernant les images satellites censées prouver l’existence des camps, je me souviens avoir vu, il y a quelques années, un certain nombre d’autres images satellites qui tendaient à prouver que la Corée du Nord avait fait un essai nucléaire et qui étaient des faux, ou qui étaient interprétées de manière fausse (...).

Attention : ce que dit le rapport de l’ONU est assez vrai en ce qui concerne les exactions qui sont commises. Mais ne présenter que ce côté-là sans le replacer dans un contexte plus global démolit la validité de l’ensemble. Il aurait fallu parler de la manière dont les Etats-Unis ont géré le problème de la Corée du Nord, comment ils ont utilisé la Corée du Nord comme un repoussoir, ont empêché un certain nombre de réalisations entre la Corée du Nord et la Corée du Sud… C’est un historique de trente ans !

Il y a une pensée unique autour de la Corée du Nord, et le rapport s’inscrit dans la continuité de cette pensée. Ce genre de rapport, quand il est fait de manière très sérieuse, peut être intéressant car il permet de solidifier des choses qui sont de l’ordre de la rumeur. Mais celui-ci est plutôt un rapport « d’humeur », qui est fait en n’interviewant qu’une partie des intervenants
."

Nous partageons en effet pleinement le constat selon lequel le rapport n'est pas le fruit d'une démarche visant à des évolutions sur la question des droits de l'homme, puisque l'efficacité aurait alors commandé d'identifier des points de discussion avec les autorités nord-coréennes sur des sujets précis où un dialogue constructif peut s'engager. C'est par exemple ce que fait - partout dans le monde, mais pas en Corée du Nord - l'ambassadeur français chargé des droits de l'homme, conscient qu'aucun gouvernement au monde n'obtempère aux leçons de morale que peut lui administrer une puissance étrangère, dût-elle agir sous le couvert des Nations Unies. C'est aussi la démarche adoptée par le gouvernement britannique, quand il a soutenu la participation pour la première fois d'un athlète nord-coréen aux Jeux paralympiques - avec des résultats tangibles : la RPD de Corée communique aujourd'hui plus activement sur ses actions pour lutter contre le handicap sous ses différentes formes. En matière de droits de l'homme comme de diplomatie, l'Association d'amitié franco-coréenne considère qu'il est temps de ne plus pratiquer une politique discriminatoire du "deux poids, deux mesures" à l'encontre de la RPD de Corée et des populations nord-coréennes, prises en otage par le lobbying d'ONG qui sont le faux-nez d'organisations néo-conservatrices. Les activités de ces pseudo-humanitaires (car ont-elles jamais aidé les moindres populations en RPD de Corée ?) ont pour seul objectif de renforcer le plus sévère régime d'embargo au monde - avec toutes les conséquences néfastes qu'il entraîne sur le bien-être des populations, à commencer par le droit à la sécurité alimentaire.

Sources : AAFC, HRNKLa CroixPravda.

Tag(s) : #INTERNATIONAL

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